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« Au nom de la terre »

Dernière mise à jour : 19 mars 2020



© Diaphana Distribution

Après son documentaire Les fils de la Terre, Edouard Bergeon dédie à sa sœur et sa mère le récit sur grand écran du drame qu’a vécu sa propre famille, avec la descente aux enfers de son père. A travers l’histoire de Pierre Jarjeau (très justement interprété par Guillaume Canet), il entend surtout dénoncer un système agricole productiviste nuisible tant aux consommateurs qu’aux agriculteurs, premier maillon de la chaîne alimentaire. Par-dessus l’expression de ses convictions, il rend un visage humain aux agriculteurs.


Une affaire de famille

Une attention particulière est réservée aux enjeux familiaux qui sont inhérents aux exploitations agricoles. Pour les agriculteurs, elles constituent un lieu de vie, au-delà d’un gagne-pain. Toute la famille Jarjeau met la main à la pâte. Leur vie en dépend, et c’est la raison pour laquelle Pierre Jarjeau se bat corps et âme pour sauver les Grands Bois. Il s’agit d’un héritage familial à honorer : à la pression de la rentabilité se rajoute celle que son père exerce sur Pierre. Une lourde incompréhension intergénérationnelle les sépare et lui pèse, d’autant qu’il ne peut pas compter sur son soutien financier. Leur relation est donc centrale et les scènes partagées par Guillaume Canet et Rufus sont particulièrement troublantes. A travers elles, Edouard Bergeon met en évidence la rupture qui a eu lieu dans le monde agricole depuis la mécanisation, la modernisation et l’urbanisation des années 1980. Les agriculteurs ne sont plus de simples paysans, ils sont devenus de véritables entrepreneurs qui doivent rentabiliser, innover et gérer des exploitations gigantesques. On ne peut que prendre conscience de l’ampleur de la pression qui pèse sur les épaules de Pierre Jarjeau, une pression qu’il partage avec sa femme, d’un sang-froid remarquable, à toute épreuve…



© Nord Ouest Films

L’étau se resserre

Au long du film, les rouages de l’engrenage duquel Pierre Jarjeau s’est fait prisonnier se dessinent. Dans une quête perpétuelle de financement, il se retrouve pieds et poings liés avec la coopérative Poulavie qui lui fournit équipements et produits nécessaires. Il est poussé à contracter toujours plus de prêts, qu’il ne peut finalement pas assumer. Mais envers l’aspect partenarial du contrat qui les lie, il assume seul le moindre risque. Alors qu’il avait obtenu de nouveaux financements grâce au soutien de la coopérative mais surtout de l’Etat avec l’aide à la modernisation, Pierre Jarjeau ne parvient pas à sortir du gouffre financier dans lequel il s’est installé, et il n’est plus fier de la qualité de sa production. Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, un incendie ravage l’un de ses entrepôts, une scène d’une profonde tristesse qui marque les esprits. Il s’agit du premier coup de massue d’une longue série : les mauvaises décisions se succèdent et les dettes s’accumulent, si bien qu’il plonge dans l’alcool, les médicaments, et la dépression. Petit à petit, il est rongé aussi bien mentalement que physiquement par un système dont Edouard Bergeon désigne explicitement les créateurs, à savoir l’Etat, la finance et le marché européen. Malgré le soutien de sa famille et de ses amis, Pierre Jarjeau se donne une fin tragique.


Le visage du malaise agricole

Au nom de la terre est un film profondément humain. Edouard Bergeon a contenu sa rage envers un système qui lui a coûté son père et s’est concentré sur le rétablissement de l’image des agriculteurs, accusés d’avoir des pratiques nuisibles quand ils sont les premières victimes d’une machine qui les oublie. Le film se termine sur une statistique glaçante : un agriculteur se suicide tous les jours en France. A la sortie des salles de cinéma, impossible de rester de marbre.


Avec du recul, cette alerte donne l’espoir que les agriculteurs soient de moins en moins seuls face à leur détresse. Une fois le tabou brisé, nous ne sommes plus à l’abri d’un véritable changement. La filière agricole a déjà entamé une transition écologique, mais une reconfiguration de fond reste à mettre en place. La situation critique des agriculteurs, telle qu’elle est dénoncée dans le film d’Edouard Bergeon, ne laisse d’autre choix aux acteurs concernés que d’œuvrer pour la construction d'un nouvel équilibre.



© Nord Ouest Films
© Nord Ouest Films

Pauline Bouillard

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